Prison & littérature

Albertine sarrazin : la prison impuissante

« Ma liberté neuve m’emprisonne et me paralyse » : ces mots sont ceux d’Albertine Sarrazin, dans son roman L’Astragale, publié en 1965 et pointent la difficulté, à la fin de l’emprisonnement, dont se revêt la vie de personne libre. Du temps en prison, Albertine Sarrazin en a passé : adoptée par un médecin militaire en poste à Alger, éduquée rigoureusement à la mode bourgeoise, bonne élève, elle reste près de 10 ans derrière les barreaux, à partir de ses 15 ans. Incarcérée à partir de 1953 à la prison de Fresnes, suite à un hold-up, elle commence la rédaction de poèmes. Ensuite emprisonnée à la prison-école dans la Citadelle de Doullens, elle s’inscrit en 1956 au certificat d’études littéraires générales classiques avant, en 1957, de s’échapper. Elle se brise lors de cette évasion l’astragale, un os du pied et futur titre de son célèbre roman L’Astragale, rédigé à la prison d’Alès, en 1964. Sauvée par Julien Sarrazin, un petit malfrat qui la cache et tombe amoureux d’elle, elle se marie avec lui en 1959 et entame dans la foulée l’écriture d’un autre roman au titre évocateur, La Cavale. Elle meurt à 29 ans, des suites d’une opération du rein mal préparée. La presse titre : « Albertine Sarrazin termine son étrange destin ». Elle fut l’une des premières femmes à raconter sa vie de prostituée et de délinquante.

 

 

 

L'enfermement pour mieux s'évader

 

Extrêmement prolifique durant ses périodes d’incarcération, elle laisse une œuvre mûre, vivante, instinctive et tout sauf rationnelle et objective. Pas de témoignage sur la prison dans les poèmes d’Albertine Sarrazin, pas de description concentrée sur le quotidien carcéral. Ce dernier, rarement évoqué, ne constitue qu’une toile de fond, un contexte propice à une ouverture de l’horizon, au travers d’éléments qui lui sont complètement extérieurs. On trouve parmi ces éléments l’amour : le « je » du prisonnier qu’on attendrait dans des poèmes rédigés en prison est souvent remplacé ou complété par le « nous » du couple ou le « tu » de l’être aimé, comme par exemple dans les vers suivants, où l’amour et l’attachement à l’être aimé s’imposent dans l’espace carcéral et agissent comme une protection pour la poétesse :

 

Ta voix franchit en liberté mes grilles

Tes cheveux encor dansent tes chansons

Je voudrais tant dire et ne parle pas

Car la nuit est froide où sans fin tu brilles

Chut j’écoute en moi l’écho de tes pas 

 

La claustration est également l’occasion paradoxale pour Albertine Sarrazin d’évoquer le monde extérieur de manière extrêmement saillante et vivante. Une porosité se créé entre le « dedans » et le « dehors ». Elle est permise par la poétesse qui, dans la temporalité diluée et dépourvue de repères qui est celle de la prison déploie avec acuité sa sensibilité – ironie du sort où c’est paradoxalement l’incarcération, le confinement d’Albertine Sarrazin qui permettent l’annulation de l’espace de la prison. Le poème « Il y a des mois que j’écoute… » met en évidence ce phénomène. L’ennui de la poétesse, lié à l’écoulement monotone du temps (seulement désigné par la formule indéfinie « des mois ») mais aussi à une sensualité qui bute face à elle-même du fait du manque d’un homme («Printemps étés automnes hivers // Pour moi n’ont aucune berceuse // Car je suis inutile et belle // En ce lit où l’on n’est plus qu’un »), créé chez elle une attente, une tension vers l’extérieur et, plus largement, vers ce qui est autre que le présent. Particulièrement réceptive aux signaux du monde libre mais aussi, du fait de la position quasi-méditative à laquelle elle est astreinte, aux voix du souvenir et du passé, Albertine Sarrazin laisse ces éléments envahir l’espace de la prison :

 

Il y a des mois que j’écoute

Les nuits et les minuits tomber

Et les camions dérober

La grande vitesse à la route

(…)

 

Par le carreau que j’ai cassé

Où s’engouffre l’air du passé

Tourbillonnant en mille poses

C’est le drap frais le dessin mièvre

Léchant aux murs le reposoir

C’est la voix maternelle un soir

Où l’on criait parmi la fièvre

 

La porosité évoquée plus tôt est ici bien palpable et ne concerne pas seulement les deux espaces que constituent le « dedans » et le « dehors », mais aussi deux temps différents, le passé et le présent. Le premier colore le second par l’intermédiaire du souvenir extrêmement saillant d’éléments fragmentaires, détachés de tout contexte mais qui envahissent l’univers de la poétesse, dont les sens et la mémoire sont hérissés par la solitude.

 

 

 

L'écriture pour rester humaine

 

Ce poème met également en valeur un élément particulièrement important de l’œuvre d’Albertine Sarrazin : la dimension très organique de son écriture. La prison, au lieu d’occasionner une déshumanisation, constitue ici l’élément catalyseur de l’expression, dans la joie comme dans la souffrance, d’une lucidité et d’une conscience toutes humaines. Dans « Il y a des mois que j’écoute… », la poétesse dépasse le stade animal suggéré par l’acuité de ses sens et plus particulièrement de son ouïe pour exprimer pleinement son humanité, par l’intermédiaire d’une mise en perspective du temps, qui n’est pas réduit au seul présent de l’instinct, mais complexifié par la résurgence du passé. Ainsi, la claustration, loin de limiter l’être de la poétesse, lui en dévoile paradoxalement des pans entiers, parfois dans la souffrance.

 

Le poème « Ce soir j’irai dormir… » est particulièrement symptomatique de ce processus. Il exprime en effet les pensées suicidaires d’une poétesse piégée dans un présent saturé des excès du passé (« J’ai bien trop détesté // J’ai trop voulu ») et de la déception d’une sensualité exacerbée (« Le souvenir de l’eau // Froide et vivante »). Aucun des trois temps que sont le passé, le présent et le futur ne peuvent donc servir d’échappatoire. Le passé tout d’abord, violent, gouverné par un désir insatiable, n’est que source de fatigue et d’épuisement. Le présent, ensuite, est envahi par une sensibilité poussée à l’extrême de la part du poète (opposé à « L’animal » qui lui « dort en félicité » car « il n’a pas appris » et ne sait pas). Le futur, enfin, est vu au travers du prisme de l’avortement de l’identité (« Je ne puis devenir la belle mécanique // Que promettaient mon corps et mes mains »), de la peur « Et je pleure d’effroi devant le jour prochain » et de la désillusion face à la révélation d’un envers de l’existence, où la chaleur n’existe pas et où la solitude est reine (« (…) le soleil est glace / L’amitié ce cri // Que l’on jette à soi-même »).

 

L’évasion à laquelle aspire ici le poète n’est ainsi pas celle de la prison, mais bien une évasion spirituelle, à ceci près qu’elle vise ici non pas à une restauration de la pensée, mais à son annihilation. Le poète recherche ici l’extinction de sa lucidité et de ce qui constitue sa mémoire et sa spécificité. « Dormir enfin sans rêve mauvais », « M’arracher la cervelle // La jeter dans un coin », « Reposer je m’en vais // Dans les entrailles de ces puissantes ténèbres // Me fondre en d’autres nuits bénies // Être la nuit // N’être plus rien » : autant de verbes non conjugués, laissés dans la pureté et la neutralité de leur infinitif, par l’intermédiaire desquels l’action la plus violente (s’arracher la cervelle) devient une aspiration et la voie d’accès à la paix de la chute et de la dilution de l’être, jusqu’à son annihilation finale. Le poète raisonne par rupture et non plus par transition : le basculement dans le sommeil n’est plus un endormissement paisible, mais le passage d’un état à un autre sans transition. De même, le sommeil n’est plus le lieu d’une revitalisation, d’une préparation au jour prochain, mais bien d’une annihilation ou, au moins, d’une dilution de l’être, réduit à « Deux dates de pierre // Dans mille cimetières ».

 

 

 

L'écriture a donc constitué, dans l’œuvre d’Albertine Sarrazin, dans la joie comme dans la souffrance, un instrument de manifestation de l’être et de l’existence du poète. L’identité qui transparaît dans ces textes n’est pas celle des matricules attribués à Albertine au cours de ses différents passages en prison, mais au contraire une identité pleinement humanisée par sa lucidité, ses désirs et ses tourments mais surtout, par son expression par l’intermédiaire de l’écriture.

 

 

 

 

 

source photo : anothermag.com

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