Être une femme détenue en France

Très minoritaires en France, les femmes détenues passent souvent au second plan aux niveaux médiatique et budgétaire.

 

Si les établissements pénitentiaires sont régulièrement pointés du doigt à cause de la surpopulation ou des conditions d'hygiène, le cas particulier des femmes détenues est moins discuté.

 

"Ici, ce sont toutes mes affaires personnelles, et ça, c'est le lit de ma fille", explique Sonia* dans sa cellule de la prison de Réau, en Seine-et-Marne. Une quinzaine de mètres carrés qu'elle partage avec son enfant de 17 mois. Sonia occupe l'une des deux chambres "nurserie" dans un établissement qui accueille 74 détenues. Cela lui permet de bénéficier d'un peu plus d'espace. Un avantage que la jeune détenue d’une vingtaine d’années apprécie.

 En face de son lit, un large berceau blanc rempli de peluches occupe la moitié de l'espace disponible. Aux murs, des dizaines de photos d'elle, de sa fille et de sa famille qu'elle regarde fièrement, malgré la faible luminosité due aux barreaux métalliques fixés à la fenêtre de la pièce.

 

Selon un rapport de l'Observatoire international des prisons (OIP) publié en janvier 2019, 2 534 femmes sont incarcérées en France, pour plus de 70 000 détenus. Elles représentent environ 3,6 % de la population carcérale. Une proportion minoritaire, voire marginale, qui les rend souvent invisibles aux yeux de l'opinion publique et des décisionnaires du budget alloué aux centres pénitentiaires. Notamment pour la réinsertion, ou la préservation des liens familiaux.

 

 

 

Les barreaux et les kilomètres

 

En France, sur les 186 établissements pénitentiaires, seuls 13 sont disposés à recevoir des femmes dont les peines dépassent 2 ans. Six d'entre eux se situent dans la moitié nord de la France, un seul dans le sud (Marseille) et les six autres en Outre-mer. Cette répartition géographique inégale rend difficile le contact avec les proches à l'extérieur.

 

 


Rendre visite à une détenue représente un coût important à cause de cet éloignement. Cela crée des conditions d'isolement supplémentaires. Il n'y a pas, ou presque pas, d'aides financières aux familles. Soit l'entourage peut se le permettre, soit il ne vient pas. Cette situation accentue le délitement des liens sociaux. Ce sont des choses que vivent les détenus hommes mais qui est exacerbé pour les femmes.

 

Ce point de vue est partagé par Brigitte Brami, ancienne détenue et autrice de Corps imaginaires (éditions Unicité, 2019). Incarcérée en 2013, puis en 2014 à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, elle se souvient n'avoir reçu "qu'une seule visite en six mois", et raconte qu'elle était loin d'être un cas isolé. "Au bout de deux ans, une femme détenue ne reçoit presque plus de visite", détaille l'écrivaine.

 

 

Pour voir un proche incarcéré, il y a les parloirs. Mais ils sont de courte durée (au maximum une heure) et l'intimité y est moindre, d'autant plus s'ils se tiennent en salle commune. Afin de se rapprocher au mieux d'une vie hors prison, certaines détenues ont accès aux Unités de vie familiale (UVF), des appartements à l'intérieur de la prison, où elles peuvent recevoir leurs proches pendant 6 à 72 heures. Mais, au-delà de la rare présence de ces UVF dans les établissements pénitentiaires (une cinquantaine d'établissements en sont pourvus), un surveillant de la prison de Réau en charge de la visite précise que "certains membres de la famille ne sont pas prêts à passer 72 heures à l'intérieur d'un établissement pénitentiaire, encore moins les ados qui doivent impérativement déposer leur téléphone à l'entrée de la prison"

 

 

Le téléphone, la non-solution à la distance

 

Lorsque les visites sont impossibles, d'autres solutions pour garder contact avec une détenue sont envisagées : la correspondance par courrier, ou le téléphone. Mais, à l'instar des prisons pour hommes, passer un coup de fil en prison est loin d'être aussi simple que de l'autre côté des barreaux. Julie*, une ancienne détenue de la maison d'arrêt pour femmes de Versailles, décrit un procédé complexe et décourageant : "Déjà, il faut avoir de l'argent sur son compte ou demander un rendez-vous pour qu'un membre de la famille soit contacté, et que ce dernier fasse un virement." Il devra être accepté par la comptable de la prison, puis validé le mardi ou le vendredi. Ensuite, il faut demander plusieurs fois un code personnel au gradé, que celui-ci l'édite et le remette à une surveillante qui le mettra au courrier à l'attention de la détenue. Il faut ensuite aller à la cabine et recharger. "Ça peut donc prendre deux mois. On peut aussi passer par l'avocat. En général, ils agissent vite car ça leur fait un contact pour être payé." Elle évoque ensuite la solution du téléphone illégal, obtenu par "une détenue ou une surveillante", un procédé qui prend beaucoup de temps car il repose sur une "question de confiance".

 

À Réau, l'un des combinés du quartier des femmes est très souvent disponible. Accroché au mur à quelques mètres seulement du box des surveillantes, personne ne s'y presse. Difficile d'y trouver de l'intimité, alors que le passage dans les couloirs est constant.

 

 

Justice et société : la double peine

 

Au-delà même des kilomètres, c‘est aussi la force des habitudes qui creuse toujours un peu plus la brèche entre les détenues et leur entourage. 

 

"L'isolement qui touche les femmes incarcérées ne s'explique pas que par cet éloignement géographique : les femmes sont beaucoup moins soutenues que les hommes. En prison, comme lorsqu'elles sont confrontées à d'autres épreuves de la vie – comme une maladie grave –, les femmes bénéficient moins de solidarités que les hommes. Or ce sont elles qui, à l'inverse, soutiennent les hommes dans les épreuves, comme la prison, qu'ils traversent."  Dans la cour de promenade du quartier pour femmes, Marie Deyts, directrice adjointe du centre pénitentiaire de Réau, admet que certaines détenues "ne reçoivent pas de visites du tout". Selon elle, "les conjointes sont beaucoup plus fidèles lorsque leur mari est en prison. Alors qu'eux ne restent pas, ils refont leurs vies."

 

Julie* se souvient, elle, de deux codétenues dont les conjoints avaient beaucoup de mal à gérer l'incarcération de leurs compagnes : "Leurs maris étaient totalement perdus. Les démarches à effectuer pour les visites, prendre en charge le foyer, les enfants, l'avocat…" Une charge mentale que peu d'hommes sont prêts à assumer, selon Brigitte Brami, qui décrit les détenues comme "les minoritaires des minoritaires". Parfois, c'est alors la famille proche qui va prendre le relais. Comme pour Sonia*, dont les parents sont venus le matin même récupérer sa fille pour qu'elle "sorte un peu". Elle sera de retour à Réau avec sa mère deux jours plus tard. Quelques instants après avoir quitté sa cellule, la surveillante nous confie que dans quelques jours, "elle saura si elle a droit à une liberté conditionnelle, pour sortir avant que sa fille ait atteint l'âge limite autorisé dans les prisons." Car les femmes qui accouchent lorsqu'elles sont incarcérées ont le droit de garder auprès d'elles leur bébé jusqu'à l'âge de 18 mois. Si la demande n'est pas acceptée, la petite fille sera placée. "Et la séparation risque d'être terrible", conclut la surveillante.

 

 

Construire d'autres liens

 

Lorsque les liens avec l'extérieur sont rompus, certaines choisissent de s'isoler. Julie* s'est parfois rapprochée de détenues pour des besoins matériels, mais "pour les coups de déprime, il vaut mieux éviter de se confier". Elle évite de compter sur qui que ce soit, à cause, dit-elle, de "l'hypocrisie, la traîtrise, les coup bas et la jalousie" qui règne en prison.

 

D'autres, au contraire, tentent de reconstruire un semblant de vie normale au sein de la prison, notamment au travers des ateliers. Dans le couloir des activités de la prison de Réau, deux femmes discutent dans le salon de coiffure, et deux autres échangent à propos d'un livre à la bibliothèque. "Ce sont des lieux plus respectables ici, contrairement au côté hommes", commente le gradé présent pour la visite. "Là, on vient pour échanger, et lire. De l'autre côté, on serait plutôt sur des regroupements qui sentent la cigarette… Ou pire." Le couloir dédié aux activités ne désemplit jamais. "Les femmes sont beaucoup plus assidues et impliquées dans les ateliers que les hommes", souligne la surveillante.

 

Mais Aude Luquet, la députée de Seine-et-Marne qui nous accompagne, évoque le manque de moyens alloués aux activités dédiées aux détenues. Peu nombreuses, les femmes passent au second plan, y compris en ce qui concerne le budget. "Question de rentabilité".

 

Si, pendant l'incarcération, certaines pensent à la réinsertion, Julie* s'en souvient comme d'une étape très difficile : "Quand on a pu garder son appartement ou un hébergement, c'est facile, mais sinon, c'est assez compliqué. On n'a pas de liste des associations qui aident à la sortie. Il faut chercher par soi-même." En plus de supporter à l'extérieur le poids de l'étiquette d'ancienne détenue. Mais des ateliers ou formations peuvent parfois amorcer la réinsertion de ces femmes. "Deux anciennes détenues étaient dans la formation horticulture", nous raconte une surveillante de Réau. "Elles ont eu leur diplôme, et quand elles sont sorties de prison, elles ont trouvé un emploi et l'une d'entre elles a réussi à récupérer la garde de ses enfants grâce à ça. Ça fait plaisir, même si ce n'est que deux sur trente."

 

Alain Faure, coordinateur de la revue Citad'elles – un magazine créé par et pour les détenues de la prison de Rennes –, nous explique par téléphone "l'avantage d'apprendre à se servir d'un ordinateur en prison", par exemple. "Lorsqu'elles écrivent sur un fichier Word pour Citad'elles, elles pourront ensuite le refaire pour rédiger un CV ou une lettre de motivation. C'est un premier pas vers la suite."

* les prénoms ont été modifiés

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