prison & littérature

Victor Hugo et son combat contre la peine de mort


Victor Hugo a toujours été un homme libre. Mais il a, tout au long de sa vie, défendu l’inviolabilité de la vie humaine dans ses écrits et sur la scène politique. Il a abordé la peine de mort, souvent en écho à des scènes dont il avait été le témoin. C'est après avoir assisté à une scène traumatisante que Victor Hugo a décidé d'entreprendre l'écriture du Dernier Jour d'un Condamné. Un soir de 1828, il observe un bourreau graisser la guillotine sur la Place de l'Hôtel-de-Ville. Il comprend qu'un homme mourra le jour-même. Cette pensée l'inspire : il écrira pour lutter contre la peine de mort. Le Dernier Jour d’un Condamné, est un court roman qui peut se lire comme le journal intime d'un condamné livrant ses dernières pensées durant les 24 dernières heures précédant la terrible sentence. 

 

Voici l’incipit du roman :

 

Bicêtre.

Condamné à mort !       
Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !       
Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines, j'étais un homme comme un autre homme.

Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des jeunes filles, de splendides chapes d'évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j'étais libre.

Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude : condamné à mort !

Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tète ou fermer les yeux.

Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d'un couteau.

 

Je viens de m'éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : - Ah ! ce n'est qu'un rêve ! - Hé bien ! avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entr'ouvrir assez pour voir cette fatale pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille : - Condamné à mort ! 


Cet incipit est un véritable réquisitoire contre la peine de mort. Hugo cherche à montrer l'aspect tragique de la condamnation à mort afin de susciter la compassion chez le lecteur.

 

L'omniprésence de la mort

Hugo s'insurge contre la peine de mort. Pour prouver que son abolition serait une bonne chose, il utilise des stratégies de persuasion pour influencer le lecteur.

 

L’homme est obsédé par cette seule pensée

Depuis plusieurs semaines, l’homme vit à côté de cette pensée. Il y a une cohabitation entre l'existence et la mort. Le personnage ne semble pouvoir se défaire de ce colocataire omniprésent.

Le moindre de ses gestes rappelle à l’homme que cette pensée est ancrée au fond de lui. Il n'y a aucun échappatoire : tout son esprit, tout son corps est tourné vers cette pensée obsédante. L'utilisation de l'expression « quoi que je fasse » montre l'impossibilité pour le narrateur de se débarrasser de cette pensée. Hugo procède à une personnification de la mort : c’est une amie fidèle, qui monopolise son esprit et qui ne compte pas le laisser seul.

Même dans le sommeil, la mort ne le quitte pas. L'expression « avant même que... » témoigne de la prépondérance de cette pensée dans sa vie qui ne lui laisse aucun répit.

 

 

 

Les stratégies utilisées par Victor Hugo pour son plaidoyer contre la peine de mort

 

Ôter la  vie serait enlever à la société un individu qui pourrait lui être utile.

Hugo montre que le narrateur est un homme instruit. Il insiste d'ailleurs sur la vivacité de son esprit qui, autrefois (lorsqu'il n'était pas encore condamné) était fertile. L'homme avait une force d'idée et une grande imagination, des qualités remarquables pour faire évoluer la société. Aujourd'hui, l'esprit « jeune et riche » s'oppose à l'esprit « en prison dans une idée ».

Victor Hugo ne permet pas l’identification du condamné : il fait de son cas une généralité.

À travers les écrits du condamné, on peut retrouver les pensées de beaucoup d'autres hommes dans la même situation. Si Hugo fait le choix de ne pas donner de nom et de préserver l'identité du personnage, c'est pour que tout le monde puisse s'y identifier. 

« Se venger est de l’individu, punir est de Dieu » (Préface du Dernier Jour d'un Condamné).

Seul le Tout-Puissant a droit de vie ou de mort sur ses sujets. Le fait que la société le condamne à mort est une remise en doute de la puissance divine. L'imprévisibilité de la mort est contrecarrée par son déroulement imminent (le condamné est au courant du jour, de l’heure et du lieu de son exécution).

Un texte réaliste et tragique

 

Victor Hugo souhaite faire de son histoire un texte réaliste qui suscite la compassion chez son lecteur. Ce dernier doit se rendre compte de l'aspect pathétique puis tragique de la situation.


Le registre réaliste

Les lieux cités sont réels. L’histoire se déroule au XIXe siècle, siècle de Hugo. L'auteur ancre le récit dans le réel en indiquant le lieu dès la première ligne : « Bicêtre » est un grand édifice servant d’hôpital et de prison, situé au sud de Paris.

 

Quelques détails ci et là de sa vie d'avant : la beauté, le bruit, la lumière s'opposent au sinistre cadre dans lequel notre personnage évolue désormais. Cette description d'évènements réalistes fait ressortir le contraste entre sa vie d'avant et celle d'aujourd'hui. À la gaité s'oppose désormais la résignation. Le narrateur procède à une ode à la vie, festive et animée : sa vie d'avant détonne avec sa condition actuelle.

Le registre devient pathétique voire tragique.

 

Hugo va susciter la compassion chez le lecteur en dressant le portrait d'un homme enfermé physiquement et mentalement : « mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée ». Autrement dit, le narrateur n'a aucune issue. Témoin de l'atrocité de cette scène, le lecteur souhaiterait pouvoir lui ôter ses chaînes or personne ne peut échapper à la fatalité. De plus, l'auteur insiste sur le champ lexical du sinistre : le désespoir se ressent dans les paroles du narrateur.

L’homme a peur de la mort et espère y échapper.

L'homme dépeint par Hugo est un homme comme tous les autres. Nous sommes tous égaux face à la mort et nous redoutons ce moment tragique. Ici, le narrateur est un homme effrayé : « glacé de sa présence », « mon esprit voudrait la fuir ». C’est là l'élément tragique de la condamnation à mort : personne ne peut l'éviter. Et avant même de rencontrer son bourreau, l'homme s'imagine sans arrêt la scène. Alors qu'auparavant son imagination était tournée vers la vie, aujourd'hui elle n'est tournée que vers la mort.

La résignation à garder espoir :

il se laisse envahir par l’idée de sa mort prochaine. Le narrateur a entièrement conscience que la mort le guette d'une minute à l'autre : dès le début du roman, la fin est annoncée.


 

L'homme enfermé par les fers, l'homme enfermé dans l'esprit. La prison n'est pas que matérielle : elle se vit aussi dans la pensée. Ainsi, Victor Hugo souhaite montrer la beauté de la vie et faire comprendre qu'il est nécessaire de la préserver à tout prix. À travers une description réaliste, pathétique et tragique de la peine de mort, l'auteur souhaite défendre l'idée que personne d’autre que Dieu ne peut ôter la vie à un homme. Hugo veillera d'ailleurs à condamner ces méthodes tout au long du roman mais aussi dans son autre ouvrage intitulé Claude Gueux, en 1834. La thématique abolitionniste est très présente dans la pensée de Hugo qui se veut porte-parole des oubliés, des maltraités, des hommes qui n'ont plus le droit d'avoir une voix digne d'être écoutée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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