L’alimentation en prison

I- Cuisiner en cellule : du clic TikTok à la réalité du terrain

 

Si vous scrollez sur Tiktok ou Instagram, vous n’avez pas pu passer à côté de ce compte nommé pingouin7593. Ce jeune homme postait régulièrement des vidéos de cuisine et, pour l’instant, il n’y a rien de bien particulier. Des vidéos de cuisine… en prison. En effet, dans sa cellule et avec du matériel rudimentaire, ce tiktokeur confectionnait des msemmens farcis, un moelleux au chocolat avec deux plaques mises l’une sur l’autre ou encore de la viennoiserie.

 

Les vidéos laissaient présumer que cet homme était grandement astucieux, que la prison n’était vraiment pas faite pour ça. En plus, ce détenu mettait en avant la vie en prison et notamment ses déboires avec les « matons », qui faisaient en sorte de lui mettre des bâtons dans les roues (lui retirer ses ustensiles ou ses ingrédients par exemple). Ce créateur de contenu voulait mettre un peu de goût et de diversité dans son assiette et  dans celles de ses codétenus et cela n’allait pas de soi en prison. Aujourd’hui, ce talentueux cuistot est sorti de prison et travaille dans une pâtisserie/boulangerie. En tout cas, par le décalage entre ses contenus et ce qu’est vraiment se nourrir en prison, il a réussi à nous divertir mais surtout à nous faire nous poser plein de questions. Comment se nourrir en prison ? La cantine en prison est-elle de bonne qualité ? Quel est l’état de l’alimentation en prison ? 

 

 

II- La « Gamelle » : entre carences et logistique de la faim

 

Tout d’abord, dans chaque prison de France il y a un système de restauration. Cependant, contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’y pas de restauration en commun mais plutôt ce qu’on appelle la gamelle. Le repas est distribué à des heures fixes, 11h30 pour le déjeuner, 17h30 pour le diner et 7h3O pour le petit déjeuner. Cela laisse des grandes intervalles durant lesquelles les détenus peuvent avoir faim.

 

Ainsi, la gamelle est gratuite pour les détenus mais reste insuffisante. Il y’a alors ce qu’on appelle la cantine, qui est l’épicerie interne à la prison. Ici, les détenus peuvent acheter des ustensiles, louer un frigo ou tout simplement acheter de la nourriture. Cependant, les sources de revenu sont très faibles en détention, alors cela est plus compliqué de se nourrir dans cette cantine. Surtout que les prix sont considérablement plus chers qu’en dehors de la prison, et cela sans justification solide. Cela s’explique notamment par les prix imposés par les entreprises qui fournissent la nourriture. L’article R323-1 du code pénitentiaire légifère sur le droit à l’alimentation en prison et notamment le droit d’avoir une alimentation adaptée et digne. Ainsi, l’autorité pénitentiaire est obligée légalement de proposer une alimentation riche et adaptée. Pourtant, cette obligation légale n’est pas toujours respectée. 

 

En effet, comme le décrit bien le guide du prisonnier publié par l’Observatoire international des prisons, cette fameuse gamelle pose plusieurs problèmes. Certains déplorent des plats immangeables, des aliments de mauvaise qualité mais ce qui revient quasiment tout le temps est la quantité insuffisante de ces repas. Les détenus s'accordent à dire qu’il vaut mieux se faire à manger soi-même malgré le problème du prix de la nourriture. La cantine a un fonctionnement bien particulier et n’a rien à voir avec une épicerie ou un supermarché. Chaque semaine, une liste de denrées est distribuée aux détenus qui pourront alors choisir ce dont ils ont besoin. Cette liste est certes limitée, mais est modifiée toutes les semaines pour que le panier offert soit le plus complet. Ainsi, les détenus doivent prévoir ce qu’ils vont cuisiner, ce qu’ils vont grignoter ou ce dont ils auront besoin. Se nourrir en prison devient alors un souci logistique. 

 

 

II- « L’autonomie du goût » : cuisiner comme acte de résistance

 

Hormis le caractère matériel de la question de l’alimentation en prison, il y a ce qu’on pourrait appeler une symbolique derrière le fait de se nourrir en prison. Comme évoqué dans l’introduction, la cuisine de Pingouin7593 est caractérisée par la « débrouille » et c’est ça qui plait. La « débrouille » représente quelque chose de plus important ici. La gamelle en prison a quelque chose de déshumanisant : les horaires sont fixes, il n’y a pas de choix et les repas n’ont pas de goût. Cuisiner en prison devient alors une sorte de résistance. Pouvoir choisir ce qu’on mange, quand on mange mais surtout s’impliquer pour manger un repas avec du goût sont des actions qui redonnent de la liberté et 

de l’individualité. L’OIP, dans un rapport d’enquête publié en 2024, nomme cela « l’autonomie du goût ». S’alimenter en prison est donc un enjeu symbolique. 

 

Conclusion

L’alimentation en milieu carcéral est un sujet vaste qui recouvre beaucoup d’enjeux importants. Tout d’abord, un enjeu matériel et légal qui concerne principalement les lacunes de ce qu’on appelle la gamelle. Mais aussi, et dans le même temps, un enjeu symbolique de lutte individuelle et collective contre la déshumanisation imposée en prison. De la même manière que les cantines scolaires, les gamelles en prison posent un problème politique bien trop peu abordé par la sphère politique. 

 


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