PRÉAMBULE :
Selon Erving Goffman, « La déviance est une réaction, pas une action ». Ce n’est pas un acte en soi qui est déviant, mais la manière dont les autres réagissent à cet acte. En somme, la déviance est une construction sociale. Il n’existe pas de déviance objective, car un acte peut être normal ou déviant selon le contexte. De la même manière, la délinquance a-t-elle des raisons sociales ?
Avant de traiter de la délinquance, distinguons-la de la déviance : cette dernière désigne la transgression des normes sociales tandis que la première est la transgression des normes juridiques. Aucune n’est innée. Les sanctions en contrepartie se discernent de la même façon : pour l’une, elles sont diffuses et informelles, et pour l’autre, institutionnalisées et codifiées. Dans la lignée d’Émile Durkheim, dans son ouvrage Les Règles de la méthode sociologique, ces deux termes sont intrinsèquement liés car si l’on considère que les normes juridiques sont une forme institutionnalisée de normes sociales, alors la délinquance est une sous-branche de la déviance.
Nombreuses sont les théories du passage à l’acte déviant dans nos sociétés. On retrouve trois grands types de théories : le déterminisme, l’interactionnisme et l’individualisme. Ici, l’interactionnisme est l’approche empruntée pour expliquer que la déviance est un processus inhérent à la société : par un mécanisme d’étiquetage, la société produit et entretient en partie la délinquance. Dès lors, la réinsertion est à voir d’un œil nouveau. En luttant contre l’étiquetage destructeur, elle diminue grandement les occasions de récidive.
D’abord, en société, ce qui conditionne le jugement porté n’est pas ce que l’individu fait ou est, mais ce que les autres pensent de lui au regard d’un attribut distinctif. Par exemple, au Japon, les personnes tatouées sont considérées comme des yakuzas et n’ont pas accès à certains lieux publics comme les piscines.
Howard Becker, dans son célèbre ouvrage Outsiders (1963), résume cette théorie de l’étiquetage de la façon suivante : « La déviance est créée par la réaction des gens à des types particuliers de comportements et par la désignation de ces comportements comme déviant ».
Ainsi, lors d’une interaction sociale, un individu peut être étiqueté déviant s’il a transgressé une norme sociale aux yeux des autres. Pour illustrer la déviance, on peut penser à Vol au-dessus d’un nid de coucou de Miloš Forman de 1975. Le personnage principal, Randle P. McMurphy, incarné par Jack Nicholson, simule la folie pour échapper à la prison. Il est alors transporté en hôpital psychiatrique, et d’emblée le personnel soignant l’étiquette comme un fou violent et dangereux. Il bouleverse la routine de l’asile en entraînant ses camarades pensionnaires dans des actes de rébellion. Pour supprimer ce semblant de liberté, l’autorité médicale décide de recourir à des traitements de choc pour briser la résistance de McMurphy. En le lobotomisant - c’est-à-dire en le rendant bête -, il lui assigne l’identité virtuelle qu’il se faisait du personnage. En bref, la déviance dépend de la façon dont les « entrepreneurs de morale » définissent le bon et le mal, en créant les normes ou bien en les diffusant et en les faisant appliquer.
Ensuite, l’étiquetage et la stigmatisation, tous deux facteurs de déviance, entraînent l’individu dans une carrière déviante. En entrant dedans, il adopte les normes propres au groupe déviant auquel il appartient. Il peut progresser dans cette carrière déviante, en franchissant des étapes - appelées “séquences” -. Becker prend un exemple devenu célèbre, celui du fumeur de marijuana. Dans son enquête, il relève trois séquences : l’apprentissage de la technique (savoir-faire, dosage, retenir la fumée), l’apprentissage de la perception des effets, et l’apprentissage du goût (interpréter les sensations comme “agréables” afin de devenir un fumeur régulier). Tout cela est appris au contact des pairs du groupe déviant.
Donc, au travers de sa carrière déviante, l’individu est de plus en plus catégorisé comme tel. C’est ce qui agrémente les possibilités de passage à l’acte délinquant, qui est une forme de réaction sociale face aux processus d'étiquetage. Par exemple, un élève qui a triché une fois en examen s’est pris une heure de colle et il est étiqueté déviant - mauvais élève - par les professeurs. Il se dit que de toute façon il est un cancre donc il évolue dans sa carrière déviante et renouvelle les passages à l’acte (triche, pitre en classe, voire plus grave comme vols et violences, etc.).
Selon le sociologue Xavier de Larminat, « même si la délinquance peut avoir une origine autonome, l’étiquetage intervient souvent tôt et joue un rôle diffus dans la poursuite des activités déviantes ». En d’autres termes, l’étiquetage enferme l’individu dans une carrière déviante qui l’incite à réitérer l’acte déviant. Si l’individu n’était pas étiqueté, alors il n’aurait pas repassé à l’acte. Cette thèse peut expliquer par exemple pourquoi, selon l’Observatoire international des prisons - section française, 1 SDF sur 2 jugé par un tribunal correctionnel est condamné à de la prison ferme, contre 13.5% de ceux qui disposent d’une adresse personnelle. A force d’être marginalisé, on finit par rejeter la société et transgresser les normes juridiques. Et la société punit plus facilement les étiquetés. Le tout formant un cercle vicieux.
Heureusement, Becker affirme qu’il est possible de sortir de la carrière déviante. Mais il est d’autant plus difficile d’en sortir que l’étiquetage est ancré. C’est pourquoi dans le processus de réinsertion actuel, d’autres moyens que la punition sont mis en œuvre afin d'éviter l’étiquetage destructeur qui renforce les probabilités de récidive en sortie de prison.
En effet, une étiquette a un impact sur une trajectoire de vie. Elle est une sorte de prophétie autoréalisatrice directement écrite sur le front des individus marginalisés. La justice restaurative, mise en vigueur en France en 2014 et mise en lumière au cinéma dans le film Je verrai toujours vos visages (2023), est une approche innovante et humaine du traitement des infractions. Elle vise à rétablir des relations et à favoriser la guérison des victimes tout en responsabilisant les auteurs, par le dialogue, lors de rencontres « condamné-victime ». En 2022, l’Institut français pour la justice restaurative (IFJR) a accompagné 88 mesures de justice restaurative achevées, dont 64 médiations, 23 rencontres « détenu-victime » ou « condamné-victime », et 1 cercle de soutien/responsabilisation. Au total, 148 personnes en ont bénéficié
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De ce fait, en privilégiant la réparation plutôt que la punition, on réinsère sans enfermer le délinquant dans son étiquette. D’autres politiques de réinsertion s’inspirent de cette théorie : les programmes de déjudiciarisation pour jeunes délinquants évitent l’étiquette destructrice du casier judiciaire ; les campagnes de déstigmatisation de la maladie mentale ou de la toxicomanie cherchent à changer les regards collectifs ; etc.
Bien entendu, tout acte punissable par la loi n’a pas forcément une raison sociale : la tolérance zéro est un principe incontestable. En revanche, le mécanisme d’étiquetage est une forme de pression sociale qui pousse le déviant à commettre l’acte délinquant lorsque la frontière entre les normes sociales et les normes juridiques est infime.
Finalement, face au manque d’efficacité des politiques de réinsertion aujourd’hui – en France, deux détenus sur trois sont à nouveau condamnés dans les cinq ans suivant leur libération, selon une étude du Service de la Statistique, des Études et de la Recherche, le service statistique ministériel de la justice -, réinsérer par des peines alternatives semble être une opportunité louable. L’objectif demeurant le même : éviter que l’étiquetage ne renforce les récidives.
Pour approfondir l’analyse du contrôle social par l’Etat, je vous invite à aller voir notre article sur le film “Orange Mécanique”.
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