Il y a, quelque part entre les murs, des berceaux qui ne sentent ni le linge du matin ni le souffle libre du dehors, des bébés qui apprennent le monde au son des serrures. En France, être enceinte ou donner naissance derrière les barreaux n’est pas un cas théorique : c’est une réalité ponctuée de dossiers, de chiffres modestes, d’unités rares et de vies humaines trouées par la séparation et l’épreuve.
Mais si aujourd’hui en France, des dispositifs existent pour accompagner la maternité des femmes détenues, ceux-ci sont-ils suffisants et quelle enfance naît quand le premier nid est une cellule ?
En psychiatrie et en psychologie du développement de l’enfant, les recherches sont formelles : les premiers liens affectifs sont déterminants pour le développement émotionnel et relationnel. La théorie de l’attachement, développée par John Bowlby, met en évidence le lien inné qui unit l’enfant à sa figure d’attachement, garant de sa survie et de son équilibre émotionnel. Mary Ainsworth a ensuite confirmé cette théorie grâce à des observations empiriques, identifiant différents styles d’attachement : sécure, insécure-évitant, insécure-ambivalent, et plus tard désorganisé. Le mode sécure traduit une confiance dans la disponibilité de l’adulte, tandis que les formes insécures expriment des stratégies d’adaptation à une présence instable ou menaçante. L'attachement insécure-évitant se manifeste par un rejet de la proximité par l’enfant pour éviter la frustration, tandis que l'attachement insécure-ambivalent se traduit par une recherche excessive de contact et de la colère face à des réponses parentales inconsistantes. Enfin, l'attachement désorganisé se traduit par des comportements contradictoires, reflétant la confusion de l'enfant face à une figure d'attachement à la fois rassurante et menaçante.
Les travaux de Bowlby et Ainsworth, prolongés par les recherches contemporaines, montrent que les premiers mois de vie sont cruciaux pour la construction d’un lien sûr. Des méta-analyses récentes décrivent aussi les mécanismes biologiques par lesquels le stress précoce — privation de contact, absence de réponses sensibles aux pleurs et aux besoins, séparations répétées, environnement instable — influence le développement cérébral. Ces travaux montrent notamment des altérations des axes du cortisol, des circuits émotionnels, ainsi qu’une modification durable de la réponse au stress
Ainsi, pour limiter les conséquences néfastes d’une séparation entre la mère et son enfant, sur le papier, la France prévoit la possibilité pour le nouveau-né de rester avec sa mère en détention, en principe jusqu’à 18 mois et avec des dérogations possibles. Mais dans les faits, ces mesures qui prennent la forme de cellules mère-enfant ou de petites « nurseries » aménagées dans quelques établissements restent insuffisantes. Selon les bilans récents, environ 80 places sont disponibles dans une trentaine d’établissements pour 60 mères détenues par an. Mais la répartition inégale, concentrée dans le Nord de la France, oblige certaines femmes à être éloignées de leur famille, fragilisant le maintien du lien.
D’autre part, quand la grossesse doit être vécue derrière les barreaux — ce qui concernait 36 femmes détenues au 1ᵉʳ avril 2025 — sa prise en charge est insuffisante. En l’absence systématique de gynécologue ou de sage-femme en prison, le suivi médical est souvent externe, ce qui implique des extractions, des rendez-vous rares, aléatoires, parfois connus au dernier moment pour des raisons de sécurité. Pour certaines, les soins postnataux comme la rééducation ou le suivi des suites de couches restent quasi inexistants.
Bien que certains dispositifs existent, la maternité en prison reste fragile. Le cadre institutionnel et la promiscuité restreignent l’épanouissement des mères et le développement des enfants, en dépit de l’investissement intense des femmes dans leur rôle parental.
Le milieu carcéral restreint l’environnement sensoriel et les expériences nécessaires au développement de l’enfant. Anaïs Ogrizek, pédopsychiatre intervenant en prison et chercheuse à l’INSERM, rapporte que malgré les efforts des mères pour stimuler leur bébé, “il y a un grand pan de la découverte que l’enfant fera à la sortie : les arbres, les animaux, les couleurs, les voitures… parfois même les autres enfants ou les hommes”. L’espace ritualisé de la prison, rythmé par les repas et les claquements de portes, réduit la diversité des interactions et ralentit le développement cognitif et moteur des nourrissons. Lors de la sortie de prison, le développement s’accélère notablement, ce qui confirme l’impact restrictif de l’environnement carcéral.
Les contraintes institutionnelles et sociales pèsent également sur la mère. Corinne Rostaing, chercheuse et enseignante, souligne la « double peine » des détenues : surveillées comme prisonnières et comme mères, elles vivent leur parentalité sous jugement constant. Par peur de se voir retirer leur enfant, certaines adoptent même des comportements préjudiciables, comme suralimenter leur enfant pour prouver sa bonne santé. De plus, les pratiques maternelles sont fortement encadrées par l’institution et par les autres détenues, ce qui crée de l’anxiété, des stratégies d’adaptation et des tensions. Alain Bouregba, psychologue et président de la Fédération des Relais Enfants-Parents, décrit l’inversion des rôles : l’enfant devient un soutien affectif pour la mère, alors que le parent devrait rester l’aidant principal. Cette fusion excessive peut répondre aux besoins psychiques de la mère, mais se fait au détriment du développement émotionnel de l’enfant.
Enfin, isolement social et incapacité à travailler renforcent les difficultés de réinsertion comme mis en évidence par Anaïs OGRIZEK “Quand elles ont accouché et sont incarcérées dans des cellules mère/enfant isolées, c’est du 24h/24 avec leur enfant dans un espace très réduit [...] . De plus, sans relais ni mode de garde, les mères n’ont pas d’accès à un emploi qui pourrait leur amener une remise de peine”.
Ainsi, des associations et observateurs, comme l’Observatoire International des Prisons (OIP), dénoncent les conditions difficiles des mères détenues. Dans le rapport « Baby-blues carcéral » de l’OIP, Samia attribue les difficultés actuelles de son enfant à l’enfermement des premiers mois : « À partir du moment où mon fils s’est mis à marcher, le soir, il allait tout le temps taper à la porte de la cellule [...]. Aujourd’hui il a des tocs, c’est dû à l’enfermement des premiers mois ». Par ailleurs, le rapport souligne que l’arrivée en prison avec un nouveau-né concerne des femmes souvent jeunes (âge moyen de 29 ans), parfois en situation de grande fragilité mentale, sociale ou économique. Ces femmes portent parfois des condamnations pour des délits de survie comme le trafic de stupéfiants ou les petits vols, ce qui montre combien la précarité, l’exclusion sociale, la maternité et la prison peuvent se croiser douloureusement.
À l’étranger, certaines nations ont adopté des politiques radicalement différentes pour mieux concilier maternité et justice, en plaçant le bien-être des mères et des enfants avant la logique répressive. Sur le continent européen, la Norvège illustre ce qu’on appelle « l’exception norvégienne ». Selon la législation norvégienne, il n’y a « no babies in prison » : les femmes enceintes et les mères de jeunes enfants ne sont pas incarcérées.
Les alternatives à l’enfermement sont privilégiées : peines aménagées hors des murs et structures d’accueil spécialisées, comme les maisons mère-enfant ou les structures communautaires. L’objectif est clair : éviter que l’enfant ne connaisse la détention comme premier territoire de vie. Les études et rapports disponibles suggèrent que ce système, centré sur la réinsertion et la protection de l’enfance, pourrait limiter les conséquences traumatiques de l’incarcération sur les mères et les enfants, bien que peu d’évaluations quantitatives comparatives existent à ce jour.
Cette approche repose sur une logique de protection de l’enfance et de respect des droits, tout en réduisant les conséquences traumatiques de l’incarcération sur les enfants. Elle part du constat que la prison, en tant qu’institution carcérale, n’est pas adaptée à la protection d’un nouveau-né et que l’intérêt supérieur de l’enfant requiert des solutions hors de ce cadre. Comparée à d’autres pays européens, où les mères peuvent encore être incarcérées avec leurs enfants ou séparées de manière précoce, la Norvège offre un modèle centré sur la prévention du traumatisme et la réinsertion sociale.
Une société qui se dit protectrice ne peut laisser des nouveau-nés payer la dette de leurs parents. L’intérêt de l’enfant doit primer : des alternatives à l’incarcération pour les mères, des unités d’accueil hors murs, des placements familiaux réfléchis, un accompagnement psychologique et des soins périnataux accessibles. Les premiers mois de vie ne sont pas un simple passage : ils forgent des liens, sculptent des émotions, bâtissent des vies. Priver un enfant de ce lien, c’est graver un déficit durable. Certains pays, comme la Norvège, l’ont compris : protéger l’enfant et la mère n’exclut pas la justice, mais la réinvente. La France, fidèle à ses principes, a le choix et le devoir de replacer l’humanité au cœur de ses décisions.
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