Séxualité, désir et intimité en prison

Difficile d’imaginer ce que devient la vie lorsqu’on est privé de tout, jusqu’à la plus simple des caresses. Dans certaines cellules, la dernière étreinte remonte à des mois, parfois même à des années.

L’absence de droit réel à l’intimité constitue un angle mort majeur du système pénitentiaire français. Aujourd’hui, dans les prisons françaises, des milliers d’hommes et de femmes cherchent encore à aimer, à être aimés, à sentir la chaleur d’une peau contre la leur. Au cœur de cette réalité se trouvent les personnes détenues et leurs proches, ceux qui tentent de préserver un lien affectif ou sexuel malgré la surveillance constante et le silence imposé.

Comme le souligne l’Observatoire International des Prisons, « la privation d’intimité n’est pas seulement un effet de la peine, c’est un facteur de souffrance durable qui touche profondément l’identité et la dignité des personnes détenues ».

I. L’intimité entravée derrière les barreaux

 En France, le droit au maintien des liens familiaux, y compris l’accès à une intimité affective et sexuelle, est reconnu par la loi. L’article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 affirme que « le maintien des liens familiaux est favorisé dans les conditions adaptées à la détention ». Sur le papier donc, chaque personne incarcérée a droit à des espaces permettant des rencontres privées avec ses proches. Dans la réalité, ce droit reste inégalement appliqué.

Les parloirs classiques, 30 à 45 minutes en face-à-face sous le regard constant des surveillants, n’ont rien de particulièrement romantique. Les gestes sont comptés, les mains retenues, les mots pesés. Pour répondre à cette limite, un dispositif spécifique a été mis en place à partir de 2003, les Unités de Vie Familiale. Ce sont des appartements de 2 à 3 pièces dans lesquelles la personne détenue peut recevoir sa famille et ses proches, pour quelques heures ou jusqu’à 72 heures en moyenne, une fois par trimestre. Alors, quand les UVF existent, elles deviennent des sanctuaires minuscules : quelques mètres carrés, une porte fermée, un lit, une cuisine. Une parenthèse.

Selon les chiffres de l’administration pénitentiaire, au 1er janvier 2015, il existait 85 UVF en fonctionnement dans 26 établissements en France. Un peu plus tard, à la fin de 2018, seuls 55 établissements sur 188 étaient dotés d’UVF ou de parloirs familiaux. Cela signifie que, même si la loi prévoit ce droit, la majorité des détenus n’y ont pas accès.

Et quand la sexualité devient un interdit, elle ne disparaît pas : elle se transforme. En détention, la sexualité et les relations affectives sont présentes mais rarement reconnues ou encadrées par l’administration pénitentiaire. La masturbation omniprésente mais silencieuse. Les rapports entre détenus, consentis ou non. Les amours inattendus, les alliances protectrices, mais aussi les violences sexuelles longtemps tues.

Les femmes détenues constituent une part très minoritaire de la population carcérale en France, autour de 3,4 % au 1er février 2024. Pourtant, leurs besoins spécifiques liés à l’intimité, la maternité ou la vie affective restent largement invisibilisés dans les établissements principalement conçus pour des hommes.

 

Si la question de l’intimité touche tous les détenus, certains groupes en subissent les conséquences de manière plus violente encore. Parmi eux, les personnes LGBTQ+ stigmatisées affrontent des obstacles spécifiques.

II. Zoom sur l’homosexualité en prison : réalités et difficultés

Des enquêtes montrent que l’homosexualité en prison est un enjeu particulier. Selon une étude publiée sur OpenEdition, 26,4 % des détenus interrogés reconnaissent que des relations sexuelles entre détenus ont lieu. 17 % considèrent qu’un détenu peut avoir des relations homosexuelles en prison et redevenir hétérosexuel à sa libération.

« Tout le monde sait que je suis homosexuel quand j’arrive dans une prison. C’est simple : lorsqu’un détenu me pose la question, je réponds par l’affirmative. Quand j’étais adolescent, je courbais l’échine. Cela n’a servi à rien. Arrivé jeune en détention, j’ai décidé de relever la tête, tout en sachant que la prison était un milieu très homophobe. Les homosexuels qui s’affichent sont considérés comme des pervers, et pour beaucoup, PD et pointeur, c’est pareil. Être homosexuel assumé en détention, c’est être souvent seul. » affirme Jean-Christophe dans un témoignage recueilli pour l’OIP en 2016.

Dans son témoignage, Jean-Christophe décrit des relations rares, clandestines et souvent marquées par le risque : partenaires effrayés, rencontres furtives dans des lieux désertés, menaces constantes et violences possibles de la part d’autres détenus. Il raconte aussi la forte pression de la virilité en détention, où certains refusent toute pratique jugée « féminisante » pour éviter d’être perçus comme homosexuels. Il se souvient notamment d’une phrase entendue en prison : « Tu sais, je ne suis pas homosexuel, car je ne me fais pas enculer. » Dans cet environnement hostile, Jean-Christophe dit avoir parfois accepté des rapports en échange de cigarettes. Une situation dangereuse qui l’a exposé à des coups et à la déshumanisation.

Même dans des conditions difficiles, Jean-Christophe affirme qu’il est possible d’aimer en prison. Certains homosexuels trouvent des moyens de vivre leur orientation et de créer du lien, parfois avec des codétenus ou grâce au soutien discret d’associations. Ces histoires montrent que la prison ne supprime pas la capacité d’aimer, d’être soi et de créer des relations affectives significatives.

III. Réapprendre à vivre et à aimer après la prison

Reprendre une vie intime après des années d’abstinence ou de sexualité clandestine, ça s’apprend. 

Les professionnels le soulignent : la sexualité fait partie de la réinsertion, tout comme le logement, l’emploi, ou la santé mentale. Maintenir un lien affectif ou familial pendant l’incarcération est associé à une meilleure réinsertion (même s’il reste aujourd’hui peu de données précises). 

 

Face à ces difficultés, certaines associations soutiennent les personnes sortant de détention dans leur reconstruction globale. Wake up Café, par exemple, accompagne les détenus et ex-détenus de manière individualisée, en travaillant la confiance en soi, l’estime du corps et la relation aux autres. En détention, des professionnels de santé ou associations de prévention animent aussi des ateliers sur la vie affective et sexuelle, les violences ou le consentement - parfois la première occasion de parler d’intimité depuis des années.

 

Mais ces initiatives restent marginales. Très peu de dispositifs se consacrent spécifiquement à la sexualité et à l’intimité des personnes détenues ou ex-détenues. Au moment où la société exige une réinsertion rapide et exemplaire, on oublie que reconstruire un corps qui a été discipliné, humilié ou isolé prend parfois plus de temps que de trouver un emploi.


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Sources

  • Corinne Rostaing, La relation carcérale : identités et rapports sociaux dans les prisons pour hommes, PUF, 1997.
  • Jacques Lesage De La Haye, La guillotine du sexe la vie affective et sexuelle des prisonniers, Babelio 1998
  • Cécile Rambourg : Les Unités de visites familiales : nouvelles pratiques, nouveaux liens, 2006, École Nationale d’Administration Pénitentiaire.
  • Observatoire international des prisons (OIP), Jean-Christophe : « Être homo au placard », témoignage recueilli par Laure Anelli et Sarah Dindo, 5 février 2016.
  • OIP - Dossier, Pour le droit à l’intimité : 16 ans après, Collectif de détenus de Lyon-Corbas, 2023.
  • Ministère de la Justice - Statistiques annuelles de la population pénale, chiffres 2024 sur la surpopulation, les UVF et le nombre d’établissements équipés.